ANNIVERSAIRE
Tout était prêt pour célébrer l’anniversaire.
Cette fois, la cérémonie se passait chez Moore et Mrs Moore était partie avec résignation passer la soirée chez sa mère avec les enfants.
Warren balaya la pièce du regard, un vague sourire aux lèvres. Mark Brandon était le seul à conserver son enthousiasme inaltéré mais Moore avait fini par aimer cette remontée nostalgique du souvenir. Question d’âge, sans doute. Il avait vingt ans de plus, de la brioche, les cheveux qui se clairsemaient, les joues qui s’avachissaient. Et, surtout, il était plus sentimental. C’était le pire !
Toutes les fenêtres à polarisation étaient obscurcies et les rideaux tirés. Il n’y avait que quelques stries lumineuses ici et là sur les murs, évoquant la pénombre et l’affreuse solitude qui régnaient en maîtresses, ce jour-là, dans l’épave.
Sur la table, des blocs et des tubes de rations spatiales entouraient l’inévitable bouteille verte de Jabra pétillant, le puissant breuvage que l’activité chimique des cryptogames martiens était seule à pouvoir produire.
Moore consulta sa montre. Brandon n’allait plus tarder ; il n’était jamais en retard lors de ces réunions commémoratives. Une unique chose tracassait Warren : le souvenir des paroles que Mark avait prononcées au tube : « Aujourd’hui, j’ai une surprise pour toi, Warren. Attends, tu verras… »
Moore avait l’impression que l’âge avait peu d’effet sur Brandon. L’homme était toujours aussi mince et, au seuil de la quarantaine, accueillait avec autant d’effervescence que dans sa jeunesse tout ce que la vie apportait. Il conservait la faculté de se passionner pour les choses agréables et de se désespérer pour les choses désagréables. Il commençait à grisonner, certes, mais, en dehors de cela, quand Brandon faisait les cent pas en parlant à toute vitesse de n’importe quoi de sa voix la plus aiguë, Moore n’avait pas besoin de fermer les yeux pour revoir l’adolescent en proie à la panique dans les décombres de la Reine d’Argent.
Le ronfleur de la porte grésilla et, sans même se retourner, Warren fit jouer d’un coup de talon négligent la télécommande du verrou. « Entre, Mark.
— Mr Moore ? »
Une voix bizarre. À la fois douce et hésitante. Moore fit volte-face.
C’était Brandon, hilare et surexcité. Mais en toile de fond, quelqu’un d’autre se tenait devant lui. Un homme trapu, court sur pattes, totalement chauve, le teint brou de noix et qui, eût-on dit, fleurait l’espace.
— Mike Shea ! s’exclama Warren avec stupéfaction. Pas possible ! Mike Shea !
Ils se serrèrent les mains avec de grands rires.
— Il m’a appelé au bureau, dit Brandon. Il se rappelait que je travaille aux Produits Atomiques…
— Mike… Cela fait combien d’années ? Attends… Tu étais sur la Terre il y a douze ans…
Brandon l’interrompit : « Il n’a jamais été là pour l’anniversaire. Figure-toi qu’il prend sa retraite. Il laisse tomber l’espace et se retire dans l’Arizona où il a acheté une propriété. Il est passé me dire au revoir avant de disparaître. C’est uniquement pour cela qu’il a fait étape ici. J’étais sûr qu’il assisterait à l’anniversaire. « Quel anniversaire ? » m’a-t-il demandé, cette espèce de buse ! »
Shea, tout souriant, confirma d’un signe de tête. « Il paraît que vous célébrez cette aventure tous les ans ?
— Tu parles ! s’exclama Brandon avec enthousiasme. Et ce sera aujourd’hui le premier véritable anniversaire. Enfin, nous sommes réunis tous les trois ! Vingt ans, Mike… Vingt ans depuis le jour où Warren a fait de l’alpinisme sur les débris de la Reine d’Argent pour qu’on puisse atterrir sur Vesta ! »
Le regard de Shea se posa sur la table. « Eh ! Ce sont des rations spatiales ! Moi, c’est mon régime sept jours par semaine ! Oh ! Du Jabra ! Oui, bien sûr… Je me rappelle. Vingt ans ! Je n’y avais jamais repensé et, d’un seul coup, j’ai l’impression que c’était hier. Tu te souviens de notre retour sur la Terre ?
— Si je m’en souviens ! s’exclama Brandon. Les défilés, les discours ! Warren était le grand héros de la fête et, comme on appuyait sur la chanterelle, nous autres, on est passé inaperçu. Tu te rappelles ?
— Nous étions les premiers survivants d’un naufrage dans l’espace, dit Moore. C’était extraordinaire. Et le plus extraordinaire, c’est que ça se fête ! C’est irrationnel.
— Et il y avait les chansons ! dit Shea. Vous vous rappelez les marches qu’on a écrites ? « Chantons les routes de l’espace et les folles fatigues qui… »
Brandon entonna la suite d’une vibrante voix de ténor et Moore lui-même se joignit au chœur de sorte que, à la fin du dernier couplet hurlé à l’unisson – « Sur l’épave de la Reine d’A-a-a-a-rgent » – ils éclatèrent tous les trois d’un rire tonitruant.
— Débouchons cette bouteille de Jabra, proposa Brandon. Mais juste une goutte : il faut qu’elle fasse la soirée.
— Mark exige une authenticité absolue, figure-toi. Je m’étonne qu’il ne me demande pas de me jeter par la fenêtre pour faire le tour du pâté de maisons en volant de mes propres ailes !
— Eh, eh… C’est une idée !
— Vous rappelez-vous le dernier toast que nous avons porté ? fit Shea en remplissant son verre : « Messieurs, à cette bonne vieille réserve d’H2O qui devait nous durer un an ! » Ce sont trois pochards qui ont atterri sur Vesta ! Enfin… on était des gosses. J’avais trente ans et je me figurais que j’étais vieux. Et maintenant, on me met à la retraite, conclut-il d’une voix désenchantée.
— Allez, bois ! l’exhorta Brandon. Aujourd’hui, tu as à nouveau trente ans et nous nous rappelons ce jour sur la Reine d’Argent, même si nous sommes les derniers à nous en souvenir. Le public, c’est rien que des cons !
Moore s’esclaffa :
— Ça t’étonne ? Qu’espérais-tu ? Qu’on décrète un jour férié annuel avec rations spatiales et Jabra obligatoires pour célébrer l’événement ?
— Nous sommes les seuls rescapés d’un naufrage dans l’espace. Et regarde où nous en sommes ! Engloutis dans l’anonymat !
— L’oubli est une chose excellente. Au commencement, ça a été fameux et ça nous a mis le pied à l’étrier. À présent, on ne se défend pas trop mal. Mike Shea serait aussi bien loti que nous deux s’il n’avait pas repris du service.
L’intéressé ricana et haussa les épaules. « C’était dans l’espace que j’étais à mon aise. D’ailleurs, je ne regrette rien. Avec mon indemnisation, j’ai un gentil petit paquet à palper en prenant ma retraite.
— Le fait est que ça a coûté gros à l’Assurance Trans-spatiale, fit Brandon d’une voix rêveuse. N’empêche qu’il y a quelque chose qui me chiffonne là-dedans. Si on souffle les mots « Reine d’Argent » à l’oreille du premier venu, le type répond aussi sec : Quentin.
— Qui ça ? demanda Shea.
— Quentin. Le Dr Horace Quentin. C’était un des passagers qui y est resté. Prenez un passant au hasard et demandez-lui le nom des trois survivants, il vous contemplera en écarquillant les yeux et en faisant : euh… euh…
— Il faut regarder les choses en face, Mark, dit placidement Moore. Le Dr Quentin comptait parmi les célébrités du monde scientifique. Nous trois, nous n’étions rien du tout.
— Nous avons survécu. Nous sommes les seuls a avoir survécu à un naufrage spatial depuis le début de la navigation interplanétaire !
— Et alors ? John Hester était à bord. C’était un savant réputé, lui aussi. Pas aussi éminent que Quentin, peut-être, mais ce n’était pas n’importe qui. Il se trouve justement que j’étais son voisin de table la veille de l’accident. Eh bien, la mort d’Hester est passée inaperçue, éclipsée par celle de Quentin. Personne ne se rappelle qu’Hester a péri sur la Reine d’Argent. Le seul dont on se souvienne, c’est Quentin. Il se peut que nous ayons également sombré dans l’oubli : au moins, nous sommes vivants.
— Si vous voulez mon avis, nous sommes encore un coup des naufragés, dit Brandon après quelques instants de silence.
Visiblement, l’argumentation de Moore était sans effet sur lui. « Il y a vingt ans, reprit-il, nous nous abîmions au large de Vesta. Aujourd’hui, nous sommes abîmés dans l’oubli. Nous revoilà réunis tous les trois. Il y a vingt ans, Moore nous a sauvés en nous ramenant sur Vesta. Ce qui s’est produit une fois peut recommencer. Il s’agit de résoudre ce nouveau problème.
— Nous arracher à l’oubli, tu veux dire ? Conquérir la célébrité ?
— Dame ! Pourquoi pas ? Ce serait la façon idoine de célébrer ce vingtième anniversaire, tu ne crois pas ?
— Je ne dis pas le contraire mais comment faire ? Je ne pense pas que les gens se rappellent la Reine d’Argent, en dehors de ce qui est arrivé à Quentin. Il faudrait donc trouver le moyen de réveiller leurs souvenirs. Ce serait le point de départ.
Shea s’agita d’un air embarrassé et une expression songeuse se peignit sur ses traits.
— Il y a quand même des gens qui se souviennent de la Reine d’Argent fit-il. Ses assureurs, par exemple. Tiens… Ça me fait penser à quelque chose de drôle. Il se trouve que, il y a de cela onze ans, j’étais sur Vesta. J’ai demandé si notre épave est toujours là. On m’a répondu : « Bien sûr. Qui voulez-vous qui prenne la peine de la renflouer ? » Alors, j’ai eu envie d’y jeter un coup d’œil et je suis parti avec un de ces petits réacteurs individuels qu’on s’accroche dans le dos. Compte tenu de la pesanteur sur Vesta, un simple moteur à réaction est amplement suffisant. J’ai effectivement vu la Reine d’Argent. Mais de loin. Elle était protégée par un champ de force qui en interdisait l’approche.
Les sourcils de Brandon prirent une forme circonflexe.
— Sans blague ? Pourquoi ?
— C’est la question que j’ai posée. On ne m’a pas répondu. On m’a simplement dit qu’on ne savait pas que j’irai là-bas. L’épave, paraît-il, appartenait à la compagnie d’assurances.
Moore hocha la tête. « Bien sûr ! Elle en est devenue propriétaire après avoir payé. J’ai signé un bon de décharge et renoncé à mes droits de récupération en échange du chèque d’indemnité. Vous aussi, j’imagine ?
— Et pourquoi ce champ de force ? s’exclama Brandon. Pourquoi ces cachotteries ?
— Je l’ignore.
— Ce bâtiment n’a plus d’autre valeur que son poids de ferraille. Les frais de transport seraient prohibitifs.
— En effet, acquiesça Shea. Ce qui est marrant, c’est qu’ils étaient allés récupérer les débris dans l’espace. Il y en avait toute une pile. Je les ai vus. Rien que des morceaux de carcasse tordus… J’ai appris que des navires ne cessaient de faire la navette pour en ramener d’autres. La compagnie payait chaque fragment selon un barème déterminé de sorte que tous les astronefs qui croisaient dans les parages allaient à la pêche. La dernière fois que je me suis rendu sur Vesta, cet ossuaire s’était considérablement étendu.
— Veux-tu dire qu’ils continuent les recherches ? s’enquit Brandon, les yeux brillants.
— Je ne sais pas. Ils ont peut-être arrêté. Tout ce que je sais, c’est que le tas était plus gros la dernière fois : donc, à l’époque, ils continuaient. »
Brandon se carra dans son fauteuil et croisa les jambes. « C’est quand même bizarre. Très bizarre… Une compagnie d’assurances à l’esprit pratique qui dépense de l’argent comme s’il en pleuvait pour passer au peigne fin l’espace dans les parages de Vesta afin de mettre la main sur les débris d’une épave datant de vingt ans…
— Peut-être essaient-ils de prouver qu’il y a eu sabotage, suggéra Moore.
— Vingt ans après ? Même s’ils y parvenaient, ils ne rentreraient pas dans leurs frais. La cause est perdue d’avance.
— Peut-être ont-ils renoncé depuis longtemps à l’heure qu’il est. »
Brandon se leva avec détermination.
— On va s’informer. Cette histoire-là est anormale et je suis suffisamment jabrifié et anniversarisé pour avoir envie d’en savoir plus long.
— D’accord mais auprès de qui vas-tu t’informer ? lui demanda Shea.
— Il n’y a qu’à poser la question à Multivac. Shea ouvrit de grands yeux.
— Multivac ! Dites donc, Mr Moore, vous avez une liaison Multivac chez vous ?
— Oui.
— Je n’en ai jamais vu et en voir une est mon rêve le plus cher.
— Le spectacle n’a rien de particulièrement impressionnant, Mike. Cela ressemble à une vulgaire machine à écrire. Ne confonds pas la liaison Multivac avec Multivac lui-même. À ma connaissance, personne n’a jamais vu Multivac.
Moore sourit à cette idée. Il y avait fort peu de chances pour qu’il ait l’occasion de rencontrer avant de mourir un seul membre de la petite poignée de techniciens qui passaient le plus clair de leurs journées dans les entrailles de la terre à couver la super-ordinatrice d’un kilomètre et demi de long qui recelait la somme des connaissances humaines, dirigeait l’économie, avait la haute main sur la recherche scientifique, aidait les responsables à prendre des décisions politiques et possédait en outre des millions de circuits destinés à répondre à toutes les questions des simples citoyens pourvu que celles-ci ne violassent point la liberté individuelle.
Les trois hommes gagnèrent le second étage où était installé le groupe énergétique. « J’ai songé à acquérir une liaison Multivac junior pour les gosses.
Pour leurs devoirs et des choses comme ça, tu comprends ? Mais j’ai peur que ce ne soit un encouragement onéreux à la paresse. Comment as-tu résolu le problème, Warren ?
— Mes enfants me montrent d’abord les questions qu’ils veulent poser. C’est moi qui décide s’il y a lieu de les transmettre à Multivac.
La liaison Multivac avait en effet les apparences d’une banale machine à écrire. Mais elle était un peu plus que cela.
Moore mit en place les coordonnées qui la branchaient aux circuits dont les ramifications enserraient la planète tout entière.
— Maintenant, écoutez-moi, dit-il quand il eut terminé. Je tiens à vous déclarer pour le principe que je suis contre cette initiative. Si je marche, c’est uniquement parce que c’est l’anniversaire et parce que je suis assez idiot pour être piqué de curiosité. Bon… Comment formuler la question ?
Ce fut Brandon qui répondit :
— De la façon suivante : les Assurances Trans-spatiales continuent-elles encore à rechercher les débris de la Reine d’Argent au large de Vesta ? La réponse sera oui ou non.
Moore haussa les épaules et pianota sur le clavier sous le regard respectueux de Shea.
— Comment Multivac répond-il ? voulut-il savoir. Il parle ?
Moore rit sans bruit. « Oh non ! Je ne suis pas assez riche pour faire des dépenses pareilles. Ce modèle se contente de taper la réponse sur un ruban qui sort de cette fente. »
Comme il disait ces mots, une bande de papier en jaillit. Moore l’arracha, y jeta un coup d’œil et dit :
— Eh bien, Multivac répond : oui.
— Ah ! s’exclama Brandon. Qu’est-ce que je vous disais ? À présent, demande-lui pourquoi.
— Tu es idiot ! Une question pareille est manifestement en contradiction avec la clause de conscience. Tu recevras tout simplement une feuille jaune te demandant d’expliquer pourquoi tu la poses.
— On verra bien. Le travail de récupération auquel se livre la compagnie d’assurances n’est pas un secret. Peut-être que le motif de cet acharnement n’en est pas un, lui non plus.
Derechef, Moore haussa les épaules et tapa : Pourquoi la Trans-spatiale s’est-elle lancée dans l’entreprise de récupération de l’épave dont il était fait mention dans la question précédente ?
Presque aussitôt, il y eut un déclic et un ruban jaune sortit de la fente, sur lequel on pouvait lire : Veuillez préciser la raison pour laquelle vous souhaitez obtenir cette information.
— Eh bien, explique-lui que nous sommes les trois survivants du naufrage et que nous avons le droit de savoir, fit Brandon sans se laisser déconcerter. Vas-y ! Dis-lui ça.
Moore obéit, s’efforçant d’éliminer toute résonance émotionnelle de sa formulation. La machine cracha une nouvelle bande de papier jaune : Raison insuffisante. Il n’est pas possible de répondre à la question posée.
— Je ne vois pas de quel droit ils gardent le secret, s’insurgea Brandon.
— C’est Multivac qui tranche. Il analyse tes motivations et c’est à lui de décider si la clause de conscience doit jouer ou non. Le gouvernement lui-même ne peut rompre la règle du secret sans un arrêt de cour et les tribunaux n’ont jamais démenti Multivac une seule fois en dix ans. Alors qu’allons-nous faire ?
Brandon sauta sur ses pieds et se mit à arpenter la pièce à toute vitesse selon son habitude. « Bon… Il faut réfléchir. Le problème est de savoir pourquoi la Trans-spatiale se donne tant de peine. Nous avons conclu que, au bout de vingt ans, ce n’est pas pour essayer de prouver qu’il y a eu sabotage. Donc elle cherche autre chose. Quelque chose d’extrêmement important puisqu’elle n’a pas renoncé depuis tout ce temps. La question est de savoir ce qui peut bien avoir autant de valeur.
— Tu es un rêveur, Mark », murmura Moore. Apparemment, Brandon ne l’entendit pas car il poursuivit : « Il ne peut s’agir ni de bijoux, ni d’argent, ni de titres. Cela ne justifierait pas un pareil acharnement pour une simple raison de rentabilité. Non… Même si la Reine d’Argent était en or fin ! Qu’est-ce qui peut être assez précieux pour justifier tout ce travail ?
— La notion d’objet précieux est indéfinissable, lui fit observer Moore. Une lettre ayant, au poids du papier, une valeur de quelques centimes peut représenter cent millions de dollars pour une société. Tout dépend de ce qu’il y a écrit dessus. »
Brandon eut un énergique hochement de tête.
— Tu as parfaitement compris. Il peut s’agir de documents, de papiers importants. Quel passager aurait pu avoir en sa possession des papiers valant des milliards de dollars ?
— Comment veux-tu qu’on puisse répondre à une pareille question ?
— Il y a le Dr Horace Quentin. Qu’en penses-tu, Warren ? C’est le seul dont on se souvienne encore parce que ce n’était pas le premier venu. Il transportait peut-être des documents. Des détails relatifs à une découverte inédite, qui sait ? Bon Dieu ! Si seulement je l’avais vu à bord, il aurait pu me dire quelque chose au cours d’une conversation banale. Et toi, Warren, l’as-tu vu ?
— Je ne m’en souviens pas. En tout cas, je ne lui ai pas parlé. Bien sûr, il m’est peut-être arrivé de le croiser sans savoir qu’il s’agissait de lui.
— Bien sûr, répéta Shea d’un air songeur. Il y a quelque chose qui me revient. Je me rappelle un passager qui ne sortait pas de sa cabine. Le steward y a fait allusion. Il restait enfermé même à l’heure des repas.
Brandon cessa de faire les cent pas et dévisagea intensément le spationaute. « C’était Quentin ?
— Peut-être. Oui… C’était peut-être lui. J’ai beau chercher, personne ne me l’a précisé et je ne me rappelle pas. Toutefois, il s’agissait certainement d’un gros bonnet : à bord d’un astronef, on ne sert pas les passagers dans leurs cabines quand ce ne sont pas des huiles lourdes.
— Et le Dr Horace Quentin était la personnalité marquante du voyage, s’exclama Brandon d’un air satisfait. En conséquence, il gardait quelque chose dans sa cabine. Quelque chose qui avait une grande valeur. Et qu’il cachait.
— À moins qu’il n’ait eu tout simplement le mal de l’espace, objecta Mike. Pourtant… » Il plissa le front et laissa sa phrase en suspens.
— Que voulais-tu dire ? s’enquit Brandon. Tu te souviens de quelque chose ?
— Je ne sais pas. J’étais le voisin de table du Dr Hester lors du dernier dîner. Je vous l’ai déjà dit. Au cours de la conversation, il m’a fait part de son désir de rencontrer Quentin. Jusque-là, il n’avait pas réussi à le voir.
— Dame ! s’exclama Brandon. Puisque Quentin ne mettait pas les pieds hors de sa cabine…
— Hester ne m’a pas dit exactement cela. Pourtant, nous avons parlé d’Horace Quentin… Voyons… Qu’est-ce qu’il m’a raconté ?
Moore se prit la tête à deux mains comme pour essayer d’extraire de force de sa cervelle un souvenir vieux de vingt ans. « Naturellement, je suis bien incapable de vous répéter ses propos mot à mot. Pour autant que je me le rappelle, il prétendait que Quentin faisait de la mise en scène, du théâtre ou quelque chose comme ça. Tous deux devaient participer à un colloque scientifique sur Ganymède. Et Quentin gardait secret le titre de sa communication.
— Tout cela colle magnifiquement ! s’écria Brandon en se remettant à marcher de long en large à toute vitesse. Il avait fait une découverte extraordinaire sur laquelle il était muet comme une carpe parce qu’il voulait que cela éclate comme une bombe quand il monterait à la tribune. S’il ne sortait pas de sa cabine, c’est sans doute parce qu’il craignait que le Dr Hester n’essaie de lui faire lâcher le morceau… Et je parie qu’Hester n’aurait pas hésité ! Sur ce, voilà qu’une météorite éventre l’astronef.
Quentin est tué. La Trans-spatiale enquête, des rumeurs lui parviennent sur cette grande découverte et elle se dit que, si elle parvient à se l’approprier, elle rentrera dans ses frais et en retirera, en plus, des bénéfices gros comme ça. Alors, elle s’arrange pour racheter les droits de sauvetage et, depuis ce jour, s’efforce de récupérer les archives d’Horace Quentin. » Moore sourit.
— C’est une admirable théorie, Mark, dit-il avec affection. À elle seule, elle donne toute sa valeur à cette soirée. C’est merveilleux de t’entendre ainsi fabriquer quelque chose à partir de rien.
— De rien ? Vraiment ? Eh bien, adressons-nous à nouveau à Multivac. C’est moi qui réglerai la quittance du mois.
— Tu es fou ! Tu es mon hôte. Toutefois, si tu n’y vois pas d’inconvénient, j’ai bonne envie de dire deux mots à cette bouteille de Jabra. Il me faut boire encore un petit coup pour être sur la même longueur d’onde que toi.
— Moi aussi, approuva Shea.
Brandon s’assit devant le clavier et, tremblant d’excitation, tapa d’une main mal assurée la question suivante : Quelle était la nature des recherches auxquelles se livrait le Dr Horace Quentin au moment de sa mort ?
Moore était arrivé avec la bouteille et les verres quand la réponse sortit. Cette fois, elle était rédigée sur une bande blanche. Elle était longue, imprimée en tout petits caractères et son contenu consistait pour l’essentiel en références à des revues scientifiques vieilles de vingt ans.
— Je ne suis pas un physicien, fit Warren après y avoir jeté un coup d’œil, mais j’ai l’impression que Quentin s’intéressait aux problèmes optiques.
Brandon secoua la tête avec impatience.
— Mais tout cela a été publié ! Ce qu’il nous faut, c’est quelque chose d’inédit.
— Nous ne trouverons jamais rien d’inédit.
— Comment a fait la compagnie d’assurances ?
— Ça, c’est ta théorie !
Brandon se malaxait le menton. « On va encore poser une question à Multivac. »
Sur ce, il se rassit devant la machine et tapa : Je veux avoir le nom et le numéro de tube des confrères du Dr Horace Quentin encore vivants avec lesquels il travaillait à la faculté.
— Comment sais-tu qu’il avait une chaire ? s’enquit Moore.
— S’il n’en avait pas, Multivac nous le dira.
Un ruban de papier jaillit de la fente. Il portait un seul nom.
— Tu veux appeler ce type-là ? demanda Moore.
— Tu parles ! Otis Fitzsimmons. Avec un numéro de tube de Détroit. Est-ce que je peux…
— Vas-y, mon vieux. Tu es mon invité.
Brandon décrocha le combiné et composa le numéro. Ce fut une femme qui répondit. Il demanda à parler au Dr Fitzsimmons.
Il y eut une brève attente puis une voix grêle retentit dans l’écouteur.
— Allô ?
Le timbre était celui d’un homme âgé.
— Dr Fitzsimmons ? fit Brandon. Je représente les Assurances Trans-spatiales et je vous téléphone au sujet de feu le Dr Horace Quentin…
— Tu es fou, Mark ! chuchota Moore. Mais, d’un geste vif, Brandon le fit taire.
Le silence se prolongea si longtemps qu’il commença à se demander s’il n’avait pas été coupé. Enfin, la voix sénile résonna à nouveau :
— Encore ? Après tout ce temps !
Brandon fit claquer ses doigts, incapable de réprimer cette réaction de triomphe. Mais ce fut d’un ton doux, presque patelin, qu’il poursuivit : « Voyez-vous, Dr Fitzsimmons, nous persistons à vous torturer dans l’espoir que vous vous souviendrez peut-être de tel ou tel détail concernant la dernière découverte du Dr Quentin. »
À l’autre bout de la ligne, il y eut une exclamation d’impatience.
— Je vous ai déjà dit que je ne sais rien. J’en ai assez d’être importuné avec cette histoire ! Je ne sais rien, absolument rien ! Tout ce que je peux vous dire, c’est que le Dr Quentin passait son temps à faire allusion à un quelconque gadget.
— Quel gadget, docteur ?
— Je l’ignore. Une fois, il a prononcé un nom que je vous ai rapporté. Je ne crois pas que ce soit important.
— Nous n’avons pas ce nom dans nos archives.
— Eh bien, vous devriez l’avoir. Voyons… Qu’est-ce que c’était ? Ah oui ! Un Optikon.
— Avec un K ?
— Un C ou un K, je n’en sais rien et je m’en moque. Maintenant, je souhaite ne plus être dérangé. Adieu, monsieur.
Un grognement hargneux parvint encore à l’oreille de Brandon, puis la communication fut coupée. Mark paraissait satisfait.
— Tu n’aurais vraiment pas pu faire quelque chose de plus stupide, Mark ! s’écrie Moore. Utiliser un tube sous une fausse identité est interdit par la loi. Si ce gars-là veut te faire des ennuis…
— Pourquoi veux-tu qu’il m’en fasse ? Il a déjà oublié notre conversation. Mais essaie de comprendre, Warren ! La Trans-spatiale l’a interrogé à ce sujet. Il m’a expliqué en long et en large qu’on lui avait déjà posé la question.
— D’accord. Mais tu t’en doutais au départ. Qu’as-tu appris de plus ?
— Nous savons à présent que le gadget de Quentin s’appelait un Optikon.
— Fitzsimmons n’en avait pas l’air tellement sûr. D’ailleurs, dans la mesure où nous savons que Quentin s’était spécialisé dans l’optique à la fin de sa vie, un nom pareil ne nous mène pas très loin.
— Toujours est-il que la compagnie d’assurances recherche cet Optikon ou les documents qui s’y rapportent. Peut-être que Quentin conservait les caractéristiques de son instrument dans sa tête et ne possédait qu’une seule maquette de l’objet. Selon Shea, la trans-spatiale mettait la main sur tous les trucs métalliques qu’elle pouvait trouver. C’est bien cela ?
— Il y avait des tas de machins en métal entassés, confirma Shea.
— Ils auraient laissé toute cette ferraille dans l’espace si c’étaient des documents qui les intéressaient. Donc, ce qu’il nous faut, c’est un instrument qui puisse s’appeler un Optikon.
— Même si toutes tes conjectures sont fondées, mon cher Mark, et si notre but est de retrouver cet Optikon, nous n’avons désormais aucune chance de réussir, déclara carrément Moore. À mon avis, il ne reste pas plus de dix pour cent des débris en orbite autour de Vesta. La vitesse de fuite du planétoïde est pratiquement nulle. Ça a été un coup de chance invraisemblable si le compartiment dans lequel nous étions s’est trouvé dans des conditions favorables et a pu ainsi revenir. Tout le reste du bâtiment s’est éparpillé au petit bonheur à travers le système solaire.
— La Trans-spatiale a récupéré un certain nombre de fragments, fit observer Brandon.
— Oui, les dix pour cent qui ont été capturés par Vesta. Un point, c’est tout.
Brandon n’insista pas. La mine méditative, il murmura : « Supposons que l’objet en question ait été là et qu’on ne l’ait pas trouvé. Quelqu’un d’autre peut-il l’avoir récupéré ? »
Mike Shea éclata de rire. « Nous, nous étions là, mais nous n’avons rien ramené hormis notre propre peau – et ça nous suffisait amplement ! Alors, en dehors de nous…
— C’est juste, fit Moore. D’ailleurs, si quelque anonyme a mis la main sur l’instrument, pourquoi garde-t-il la chose secrète ?
— Peut-être parce que l’anonyme en question ne sait pas de quoi il s’agit.
— Dans ce cas-là, comment voulez-vous que nous… »
Moore s’interrompit brusquement et se tourna vers Shea. « Qu’est-ce que tu disais ?
— Qui ? Moi ? »
Shea le regardait d’un air parfaitement incompréhensif.
— Oui… Tu disais qu’on était là.
Les yeux de Moore s’étaient rétrécis. Il hocha la tête comme pour s’éclaircir les idées et murmura dans un souffle : « Grande Galaxie !
— Qu’y a-t-il, Warren ? demanda Brandon d’une voix tendue.
— Je ne suis pas sûr… Vous me rendez dingue avec vos théories ! À tel point que je commence à les prendre au sérieux ! Voyons… On a quand même ramené des restes du naufrage. En dehors de nos vêtements et de nos possessions personnelles. En tout cas, moi, j’en ai ramené.
— Comment cela ?
— Oui… Quand je rampais sur l’épave. Par l’espace, j’ai l’impression d’y être à nouveau ! C’est tellement net dans nia mémoire… J’ai ramassé un ou deux trucs que j’ai fourrés dans la poche de mon vidoscaphe. Machinalement. Et, ces objets, je les ai conservés. Comme souvenirs, sans doute.
— Où sont-ils ?
— Je n’en sais rien. J’ai déménagé plusieurs fois.
— Tu ne les as quand même pas flanqués en l’air ?
— Non. Mais quand on déménage, on perd toujours quelque chose.
— Si tu ne les as pas jetés, ils sont quelque part dans la maison.
— À condition qu’ils ne se soient pas égarés. Je ne les ai pas vus depuis quinze ans, parole !
— Qu’est-ce que c’était ?
— Si je me rappelle bien, il y avait un stylo. Une véritable pièce d’antiquité. Un de ces machins qui marchait avec une cartouche d’encre, si tu vois ce que je veux dire. Mais c’est à l’autre truc que je pense. C’était une petite lorgnette d’une quinzaine de centimètres de long. Tu vois où je veux en venir ? Une lorgnette ?
— Un Optikon ! hurla Brandon. Pas de problème !
— Ce n’est qu’une simple coïncidence, répliqua Moore qui s’efforçait de conserver son sang-froid. Rien qu’une coïncidence curieuse.
— Une coïncidence… des clous ! s’exclama Brandon. Si la Trans-spatiale n’a trouvé l’Optikon ni dans l’épave ni dans l’espace, c’est parce que tu l’avais pris !
— Tu es fou…
— Il faut en avoir le cœur net. »
Moore exhala un soupir. « Bon… Si tu y tiens vraiment, je vais chercher mais je crains fort de ne rien trouver. Allons-y ! Commençons par la remise. C’est l’endroit le plus logique. »
Shea pouffa. « L’endroit le plus logique est généralement celui où l’on fait chou blanc ! »
Mais les trois hommes se dirigèrent néanmoins vers la réserve.
Il régnait dans la pièce l’odeur de renfermé et de moisi propre aux lieux inhabités. Moore mit le précipitron en marche.
— Cela doit faire deux ans que nous n’avons pas précipité la poussière, dit-il. Vous voyez comme je viens souvent ici ! Bon… Réfléchissons… Si c’est quelque part, ce devrait être dans la collection du célibataire… J’entends par là tout le fatras que j’ai entassé dans ma jeunesse. Commençons par ça.
Et Warren se mit à farfouiller dans des classeurs de plastique tandis que Brandon regardait avec passion par-dessus son épaule.
— Tu sais ce que c’est que ça ? Mon album de collège ! J’étais un chasseur de son enragé à cette époque. La vraie passion ! Figure-toi que j’ai la voix de tous les étudiants dont j’ai pris la photo, ajouta-t-il en tapotant affectueusement l’album. On dirait de simples images tridimensionnelles classiques mais, dans chacune, la voix…
S’apercevant soudain de la grimace de Brandon, il s’interrompit : « D’accord… Je continue à chercher. »
Il ouvrit un lourd coffre suranné en bois artificiel et en vida les divers compartiments.
— Eh ! Ce n’est pas ça ? s’exclama Brandon en désignant un petit cylindre qui était tombé et roulait sur le sol.
— Je ne… Mais si ! C’est le stylo ! Le voilà ! Et voici la longue-vue… Ni l’un ni l’autre ne marchent, naturellement. Ils sont hors d’usage. Je suppose, tout au moins, que le stylo est cassé. Quand on le secoue, il y a quelque chose à l’intérieur qui cliquette. Tu entends ? Comme je n’ai pas la moindre idée de la façon dont on le remplit, je suis bien incapable de savoir s’il est ou non en état de fonctionner. Il y a des années qu’on ne fabrique plus de cartouches d’encre pulvérisatrice.
— Il y a des initiales sur le corps, dit Brandon qui examinait l’objet sous la lampe.
— Tiens ? Je ne m’en souvenais pas.
— C’est très usé. On dirait… J. K. Q.
— Q. ?
— Oui. Ce n’est pas une lettre fréquente pour un patronyme. Ce stylo appartenait sûrement à Quentin. C’était sans doute un héritage qu’il conservait comme mascotte… ou par sentimentalité. Peut-être avait-il appartenu à un arrière-grand-père à l’époque où l’on se servait encore de stylographes. Un arrière-grand-père qui s’appelait Jason Knight Quentin, ou Judah Kent Quentin, ou quelque chose dans ce goût-là. On peut toujours demander son arbre généalogique à Multivac.
Moore acquiesça.
— Pourquoi pas ? Tu vois, tu as si bien fait que je suis devenu aussi loufoque que toi !
— Et si mon hypothèse est juste, c’est la preuve que c’est dans la cabine de Quentin que tu as ramassé ce stylo. Et la lorgnette ?
— Attends… je ne suis pas sûr qu’elle était au même endroit. Le souvenir de mon activité de pilleur d’épaves n’est pas précis à ce point-là !
Brandon inspecta la lorgnette sur toutes les coutures.
— Je ne vois pas d’initiales.
— Tu escomptais en trouver ?
— En réalité, je ne vois rien sinon cette étroite rainure.
Il fit glisser l’ongle de son pouce dans l’imperceptible fente et essaya sans succès de dévisser l’instrument « C’est d’une seule pièce », murmura-t-il. Il colla son œil à l’oculaire. « Cette longue-vue ne marche pas.
— Je t’ai dit qu’elle était cassée. Il n’y a pas de lentilles… »
Shea intervient :
— Quand un astronef entre en collision avec un météore de bonne taille et s’éparpille en petits morceaux, il est normal que les choses soient un peu abîmées.
— Eh bien, conclut Moore avec un regain de pessimisme, si nous avons effectivement mis la main sur ce fameux Optikon, cela nous fait une belle jambe !
Il prit la lorgnette des mains de Brandon et explora du bout du doigt l’ouverture ronde, veuve de lentilles.
— On ne peut même pas savoir comment s’inséraient les verres. On ne sent aucun filetage. C’est comme si cet instrument n’avait jamais comporté de… Eh ! lança-t-il d’une voix tonnante.
— « Eh ! » quoi ? s’enquit Brandon.
— Le nom… le nom de ce truc…
— De l’Optikon, tu veux dire ?
— Je ne veux pas du tout dire ça ! Tout à l’heure, au tube, nous avons cru que Fitzsimmons avait dit « un Optikon ».
— C’est bien ce qu’il a dit, fit Brandon.
— En effet, renchérit Shea. J’ai entendu.
— Tu as cru entendre. En réalité, Fitzsimmons a dit « Anoptikon ». Vous comprenez ? Pas « un Optikon » en deux mots mais « Anoptikon » en un seul.
— Ah ! Et quelle est la différence ? demande Brandon, décontenancé.
— Une différence énorme ! « Optikon » définirait un instrument possédant des lentilles mais dans « Anoptikon » en un seul mot, il y a le préfixe grec an qui exprime la privation. C’est vrai pour tous les mots dérivant du grec. Anarchie veut dire « qui n’a pas de gouvernement », anémie « qui n’a pas de sang », anonyme « qui n’a pas de nom » et Anoptikon…
— Qui n’a pas de lentilles ! s’écria Brandon.
— Exactement ! Quentin a réalisé un instrument d’optique dépourvu de lentilles. C’est peut-être celui que nous avons entre les mains. Et il est peut-être en état de marche.
— Mais on ne voit rien quand on regarde à travers, objecta Shea.
— Probablement parce qu’il est au point mort. Il y a sûrement un dispositif de réglage.
Comme Brandon l’avait déjà fait, Moore essaya de dévisser le cylindre. L’objet résistait : il redoubla d’efforts.
— Ne casse rien ! l’adjura Brandon.
— Ça vient. C’est coincé ou corrodé.
Il examina la lorgnette avec irritation et la posa à nouveau devant son œil. Pivotant sur lui-même, il dépolarisa une fenêtre et braqua l’instrument sur la ville aux lumières scintillantes.
— Je veux bien qu’on me balance dans l’espace ! fit-il dans un souffle.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Brandon. Sans mot dire, Moore lui tendit l’objet. À peine l’eût-il essayé à son tour que Mark poussa un cri : « C’est un télescope !
— Fais voir », dit aussitôt Shea.
Ils passèrent près d’une heure à jouer avec l’appareil qui fonctionnait dans un sens comme un télescope et, dans l’autre, comme un microscope.
Brandon n’arrêtait pas de demander : « Comment ça fonctionne ? » et Moore n’arrêtait pas de lui répondre : « Je n’en sais rien. »
Finalement, Warren dit :
— Je suis sûr qu’il utilise des champs de force concentrés. Pour le régler, on se heurte à une résistance de champ considérable. Avec des appareils plus gros, un système d’assistance serait nécessaire.
— C’est un petit gadget rudement astucieux, déclara Shea.
— C’est beaucoup plus qu’un gadget. Ou je me trompe fort ou l’Anoptikon représente un tournant phénoménal dans le domaine de la physique théorique. Il focalise la lumière sans lentilles et on peut augmenter la profondeur de champ sans modifier la distance focale. Je suis sûr qu’on pourrait obtenir d’un côté la réplique du télescope de cinq cents pouces de Cérès et avoir un microscope électronique de l’autre. En outre, je n’ai constaté aucune aberration chromatique : donc, toutes les longueurs d’ondes lumineuses subissent une déviation égale. Peut-être cet engin parvient-il à distendre la gravité si la gravité est une espèce de radiation particulière. Peut-être…
Shea l’interrompit pour demander tout crûment :
— Ça vaut de l’argent ?
— Des fortunes… À condition que quelqu’un comprenne comment ça marche.
— Eh bien, nous allons l’apporter à la Trans-spatiale. Mais il faudra d’abord voir un avocat. Avons-nous renoncé à ces objets en abandonnant nos droits de prise ? Tu les avais déjà en ta possession avant de signer. D’ailleurs, la renonciation est-elle valable dans la mesure où nous ne savions pas ce que nous signions ? Cela peut, peut-être, être considéré comme de la fraude.
— En outre, je ne sais pas si une société privée peut être propriétaire d’une chose aussi importante, dit Moore. Nous devrions nous informer auprès des pouvoirs publics. S’il y a de l’argent à ramasser…
Brandon s’envoya un coup de poing retentissant sur la cuisse.
— Au diable l’argent, Warren ! Bien sûr, je ne demande pas mieux que d’empocher toute la galette que je rencontre sur mon chemin mais ce n’est pas le plus important. Nous allons être célèbres, mon vieux ! Célèbres ! Non mais tu te rends compte ? Un trésor fabuleux dans l’espace… une société gigantesque qui passe le cosmos au peigne fin depuis vingt ans pour mettre la main dessus. Et, depuis vingt ans, le trésor est là, en notre possession à nous, les oubliés. Et, le jour du vingtième anniversaire du naufrage, nous retrouvons le trésor perdu ! Si ça marche, si l’anoptique devient une nouvelle et grandiose technique scientifique, on ne nous oubliera jamais plus !
Le sourire de Moore se mua en un éclat de rire.
— Tu as raison, Mark. Tu as réussi ! Tu as fait ce qu’on te demandait de faire : grâce à toi, nous allons être les rescapés de l’oubli.
— Nous avons mis tous les trois la main à la pâte. Mike a tout fait démarrer en nous fournissant les informations fondamentales et indispensables, j’ai concocté la théorie et toi, tu avais l’appareil.
— O.K. Il est tard et ma femme va bientôt rentrer. Nous n’avons pas de temps à perdre. Multivac nous dira à quel service il convient de nous adresser et qui…
— Non, s’insurgea Brandon. D’abord, les rites. Nous avons un toast d’anniversaire à porter. À toi l’honneur, Warren.
Il tendit à Moore la bouteille d’eau de Jabra encore à moitié pleine. Moore remplit soigneusement les verres à ras bord.
— Messieurs, lança-t-il d’une voix solennelle en levant son verre, imité par les deux autres. Messieurs, au souvenir de la Reine d’Argent… et à ses souvenirs !